Revu le mardi 28 février 2017

DERIVE DES RIVES

 

Portrait de l’hétérogénéité, voire du chaos, tel pourrait être le sous-titre de ce projet d’ invention d’une limite à la fois stable et mobile, celle de ce bord de mer/terre, du nord au sud, de ce rivage aux multiples usages, archétype d’un monde aux contours incertains, basculant sans cesse entre nécessités industrielles et refuge de loisirs, entre ouvertures et replis, entre places communes et pré-carrés égoïstes. Mais aussi entre rêves et désespoirs, abandon et rentabilité, aménagement pathétique et ménagement paysager. Ce travail implacable montre l’impossibilité d’une description uniforme : sans doute est-ce là la marque d’empreintes désordonnées où les uns voient en cette frange la possibilité de tourner le dos aux tracas urbains, d’autres à en tirer toutes sortes de profits, dans une entreprise partagée d’effacer le plus souvent le charme potentiel de cet entre-deux mondes, en s’observant du coin d’un œil soupçonneux.

 

La perspicacité du photographe est de savoir révéler, par un cadrage inattendu, par une observation détaillée, que le rivage est constitué d’éléments hétéroclites : digues anonymes, lotissements sans caractères, ports fantomatiques se succèdent dans l’ordre commun de la banalité, entrecoupé parfois d’une construction sauvage, rythmé par des terrasses décharnées, ou des chemins balisés où l’égarement semble impossible. « L’image doit être un signe simple » dit Robert Doisneau, ajoutant « des images symboles ». Faites pour concentrer en un coup d’objectif un lieu. Ce qui suppose que le photographe en ait d’abord fait sa propre lecture.

 

Il n’est pas de photographie qui ne soit empreinte, au propre et au figuré,  de la subjectivité de son auteur, et qui ne soit lue avec la subjectivité de son regardeur. Claude Pauquet a opéré de Bray-Dunes à Hendaye, en portant avec lui une authentique culture du paysage et un réel talent d’évocation. Sa confrontation sans détour avec la réalité sait ne rien rejeter des nécessaires désordres de l’expérience : ce qu’il nous livre est sa capacité à saisir le monde tel qu’il est, sans artifices, ni mélancolie, ni dramatisation. Parfois sublime, parfois pathétique, ce monde est un monde qui ne cesse de se transformer, au gré des modes, des besoins, des attentes supposées, des désirs suggérés, un monde vivant de son éclectisme. Ces photographies renvoient aussi à la personnalité de leur auteur : plutôt que d’illustrer la beauté de sites reconnus, ou enjolivés, il invente, et capte, de nouvelles configurations, par le simple fait qu’il les voit et les inscrit. En excluant une approche lyrique incluant l’expression sentimentale pour privilégier l’attention au visible, il participe de ce moment caractéristique de la photographie moderne. Plus que chacune des traces exposées prises séparément, c’est l’ensemble des sites reconnus qui fait la force et la cohérence de ce projet sur des limites certaines et incertaines. Malgré leur diversité, Claude Pauquet sait où se mettre pour en saisir la trame et suggérer la légitimité de son choix. A chacun ensuite de se laisser dériver le long de ces rives, et d’emporter, ou non, le genius loci contemporain.

 

Paul Hervé Parsy

Administrateur du Château d'Oiron.

1° novembre 2006