Revu le mardi 28 février 2017

PHOTOGRAPHIE DE QUELQUE CHOSE

 

L’admirable de la photographie, pour ce qui me concerne, réside en ceci qu’elle reste largement encore, et malgré les sortilèges parfois vénéneux du numérique, photographie de quelque chose. Et c’est bien dans l’accord saisissant avec le monde, y compris dans les plus difficiles circonstances, que gît l’indispensable générosité du photographe. On a beaucoup dit et écrit sur la question de la commande s’agissant des images. Qui commande, au bout du compte, et pour qui ? À regarder les photographies que Claude Pauquet a réalisées de l’univers sportif du pays de Thouars, on doit se rendre à cette simple évidence : les images de qualité n’obéissent à rien d’autre qu’au regard et à la volonté de qui les conçoit, les réalise, les choisit et les donne à voir. Deux grands genres sont ici convoqués, en apparence du moins, car ces images parviennent aussi à déjouer les catégories trop facilement établies : le portrait et le paysage. Pour le portrait, c’est assez clair. Des visages, jeunes souvent, sont photographiés selon un protocole assez rigoureux : le photographe se trouve entre le sujet et la boite à lumière qui l’éclaire ; on voit le reflet de sa présence dans les pupilles des yeux. Ce que l’on voit, ce qui vous regarde. De la dizaine de clichés réalisés pour chaque visage, une seule image, souvent la première, subsistera ; c’est dire l’importance du choix. L’humanité de ces faces réside moins dans l’expressivité spontanée que dans l’intensité objective de leur présence ressortant du fond noir, de ce fond commun qui les rassemble et qui les présente. Ce que j’appelle « paysage », c’est un peu large et comme par défaut, quasiment tout ce qui n’est pas le portrait. Claude Pauquet s’est rendu dans les différents lieux où s’exerce le sport : terrains de football et courts de tennis, champs de courses et vestiaires... Dehors, le ciel l’emporte souvent sur les jeux du stade, comme si le sport, dans cette jolie campagne, n’était que la cour de récréation des dieux. Des dieux bien modestes au bout du compte, familiers et débonnaires, qui se serrent la main à la fin de la partie, qui se démènent après le ballon ou qui surveillent le cheval descendant du camion. Parfois le stade est vide, comme la cour de l’école, et le sport vient se nicher dans les rêves et les projections du regardeur. Souvent les photographies de Claude Pauquet, particulièrement celles qui montrent l’intérieur des équipements sportifs, désignent des objets : armoires, punching-ball et cerceaux, les baguettes du casse-croûte, l’alignement des bouteilles d’eau, le haut-parleur… Et ce sont là comme des sculptures trouvées, non pas des natures mortes, mais bien des objets autonomes, un instant déliés de leur fonction habituelle, érigés là, valeureux et solitaires. Et en effet, la photographie est bien le plus souvent photographie de quelque chose, à ceci près que sous l’œil du photographe, ce « quelque chose » se réinvente à chaque image.

 

Jean-Marc Huitorel

Critique

Octobre 2006