Revu le mardi 28 février 2017

PORTRAITS DE FAMILLE

Les portraits de familles de Claude Pauquet déjouent les conventions de la photo de famille : ce ne sont ni des photos souvenirs, improvisées lors d’une réunion quelconque, prises sur le vif près d’une table de repas festif ou sur fond de paysage de vacances, et encore moins, malgré le professionnalisme évident des photos, ces sortes de clichés normaux où l’on est invité à lire dans la succession ordonnée des visages les ressemblances et les traits singuliers, le jeu du hasard et des liens de parenté dans les physionomies. Ni regard frontal dirigé vers l’objectif, ni sourire de mise : la famille s’est bien livrée à une forme de pose devant le photographe, mais rien dans l’espace du cadre ne vient accomplir aucune tradition du cliché attendu, dit « la-photo-de-famille ». Il faut dire que la photographie comme la famille ont changé.

« Faire des images »

La photographie d’abord. Ces images de Claude Pauquet font, et l’impression en est tout de suite étrange, l’effet pictural des tableaux de Manet. L’artifice frappe d’abord, avec la sensation d’un faux, d’une imitation ; et c’est bien comme cela qu’agit l’art en photographie comme en peinture depuis la modernité, lorsque l’image s’avance d’abord pour elle-même, et plus seulement comme ce leurre de la fenêtre ouverte sur le réel, en calque transparent. La représentation s’énonce d’abord comme telle : un regard singulier, une mise en scène, un éclairage ou une touche particulière à l’artiste stipulent la construction de la représentation au lieu de s’effacer (de faire semblant de s’effacer). Le faux-semblant dans Le Balcon de Manet a forcé les amateurs d’art de 1869 à identifier la toile non pas seulement comme portrait de trois amis du peintre posant derrière une balustrade, mais par le jeu de l’indifférence réciproque de leurs trois figures peintes, l’épaisseur pâteuse du blanc de certaines touches, le hiératisme scandaleux de l’ensemble, le balcon a paru tel que Manet en répétait la nature : « la peinture, c’est la peinture ». Claude Pauquet a de même cette juste expression : « faire des images ». Il ne s’agit pas avec la photographie d’enregistrer mécaniquement le réel même si la prise sur le vif en photo le permet tellement bien, il s’agit de composer – avec le réel – une image. Le réel, dans ces portraits de famille, c’est l’habitation privée des gens, le décor dans lequel ils vivent, leurs corps et leurs personnalités propres, les rapports qu’ils ont entre eux.

Représenter une famille

Le premier écart manifeste vis-à-vis de la tradition du portrait de famille dans ces photos, c’est l’indifférence à la hiérarchie dans la pose : l’arbre généalogique n’est pas imité dans la composition avec le couple parental au centre ou en haut, et les descendants autour. Ici, les familles apparaissent comme dans les instants de leur vie, chaque individu occupé de lui-même et proche des autres, non pas sur le même plan à l’avant de l’image, mais distribués, on dirait de manière naturelle, dans la profondeur de l’espace cadré, du salon avec ses canapés ou de la pièce de vie avec ses sièges dépareillés. Certains devant, d’autres plutôt au fond, aucun ne semble porter attention à l’objectif de la photographie, tous sont visibles mais aucun ne paraît confier individuellement son visage au photographe. Apparemment absorbé chacun dans une occupation personnelle (envoyer un texto, lire, gratter une guitare), chaque membre de la famille joue à celui qui ne sait pas qu’il est photographié. Claude Pauquet transforme le salon familial en théâtre, et les enfants, les parents, en acteurs de leurs propres rôles. Ils ont dû bien rire tous, à se représenter ainsi, à s’inventer eux-mêmes pour le photographe. Et ce qui apparaît finalement de leur famille, ce n’est pas quelque convention généalogique que ce soit dont se moquent bien face à l’évidence aujourd’hui celles qu’on appelle recomposées, c’est l’essentiel du vivre ensemble familial, des individus liés par l’histoire commune et quotidienne, dans l’espace familial comme dans celui de l’image.

Anne-Cécile Guilbard

Maître de conférences à l’Université de Poitiers, littérature et esthétique de l’image.

Juin 2012.