Revu le mardi 28 février 2017

LA COULEUR DU TEMPS        

Même si l'essentiel, parce qu'il relève des plaisirs du vécu, reste la marche, la promenade, l'expérience et la découverte, avec des vents plus ou moins forts qui vont modifier votre perception, dans des espaces que vous adoptez et vous appropriez, nous sommes confrontés à des photographies.

Des photographies qui laissent percevoir qu'elles n'ont jamais été réalisées dans l'urgence d'un " instant décisif" lié à la volonté d'immortaliser un moment qui ne se reproduira plus jamais, mais fondées sur la nécessité, émotionnelle, de garder trace d'un moment d'expérience de l'espace, singulier, unique.

Il est étrange de constater, à un moment de l'histoire de la photographie particulièrement chaotique en raison des mutations technologiques (le numérique) et la mise en place d'un réel marché qui donne sa place à l'image argentique dans le domaine des arts visuels (fin de la rupture de valorisation entre les "artistes" et les "documentaires"), la place centrale qu'occupe le paysage. Paysage au sens large, d'autant plus large qu'il oppose des points de vue, en noir et blanc comme en couleurs, entre l'Amérique et l'Europe.

La proposition de Claude Pauquet, alors qu'elle correspond à un travail qui s'est développé dans le temps, long, sans trépidation, sans autre urgence que celle de la prise de vue au moment de la réalisation, vient s'inscrire, en intéressante rupture, dans une foisonnante production de la photographie contemporaine consacrée au paysage.

On connaît l'importance, dans sa froideur supposée "objective", des Becher (et des élèves, puis des élèves des élèves des Becher qui occupent le marché de l'art contemporain...), on sait à quel point (Mission de la DATAR aidant) un John Davies, géographe-photographe ou un Gabriele Basilico, architecte-photographe, ont interrogé le paysage contemporain.  Je suis simplement surpris - et je pourrais également parler du travail de Serge Picard ou de Jordi Bernado - par le fait que le "bord de mer" ait tenté autant de faiseurs d'images. C'est sans doute parce que je suis originaire de la montagne et non des espaces baignés par les vagues...

Ces futilités évacuées, je voudrais simplement parler de photographie. Et, en l'occurence, de celle de Claude Pauquet. Elle se fonde sur deux éléments centraux : la couleur et la temporalité.

La dimension temporelle, est de fait, la plus simple à traiter. Claude Pauquet, marcheur sur les rivages d'une France que personne ne photographie plus pour de multiples raisons, déclenche lorsque la situation, la lumière, l'espace, lui semblent significatifs. Il n'y a, dans cette façon de verser à l'éternité les espaces traversés, aucune autre notion d'urgence que celle qui anime le photographe. Et comme nous savons que le paysage n'existe pas "en soi" mais qu'il est déterminé par la seule volonté de l'auteur qui choisit son cadre, il est aisé de voir comment le temps de la prise de vue, dans sa brièveté, est immédiatement dévolu au futur et au définitif. Avec un calme qui reste troublant pour le regardeur...

L'essentiel, étonnant de la part d'un photographe ayant été un des acteurs de l'Agence Viva, qui signa de façon radicale et en noir et blanc, la rupture avec les conventions du reportage, est son approche de la couleur.

Avec finesse, avec une réelle culture de ce qu'apportèrent dans les années soixante-dix des Américains comme Meyerowitz, Stephen Shore ou William Eggleston, Claude Pauquet nous propose de regarder le monde en couleurs, non parce qu'il serait plus réaliste, mais parcequ'il transforme la couleur en matière (sujet?) de sa photographie.

Il ne s'agit ni de décrire, ni de reproduire. Seulement de tenter de transmettre l'émotion d'un moment, sans aucune anecdote, mais que la couleur va être capable de faire percevoir. Alors, elle se déclinera en vibrations autour d'un aplat, en camaïeu  laissant au ciel la possibilité d'imposer sa tonalité, en affirmation d'une approche frontale, en dégradés, en ponctuations, en évitant toujours le spectaculaire tentant du colorisme.

Et, finalement, il ne s'agit que de nous proposer, avec modestie, de regarder l'harmonie des teintes qui, à chaque instant et dès que nous prenons le temps de vivre au rythme d'une respiration qui résiste à la vitesse, cherche à nous engloutir. La couleur du temps peut nous apaiser.

Christian Caujolle

Directeur artistique

de l'Agence et de la Galerie VU', Paris

Automne 2006